SAIGON VIETMONSTERs

Après plusieurs mois à traverser le Vietnam, du nord aux plaines du sud, je termine mon voyage à Saigon. Besoin de me poser, de rafraîchir ma coupe et de “respirer” un peu après 3 500 kilomètres sur la route.

En me baladant dans une ruelle un perdue entre les districts 7 et 8 de Saigon, j’entends un son qui me stoppe net. Westside Connection - Gangsta Nation résonne entre les immeubles criblés de câbles et couverts de dépôts. Un contraste total avec l’ambiance de mon voyage jusqu’ici. Intrigué, je passe un carrefour en direction de la musique, et tombe sur un ancien garage réhabilité en salon de coiffure. Le lieu est très propre, et mieux équipé que certains coiffeurs européens.

Je ne le sais pas encore, mais je viens de mettre les pieds dans un univers à part. Un monde où ceux qui n’ont nulle part où aller trouvent une famille, où les tatouages racontent des histoires, et où la rébellion n’est pas un acte de violence, mais une façon d’exister.

Tout commence toujours par une rencontre.

Aux confins du district 8 de Saigon, un barber shop attire l'œil. Pas vraiment pour son enseigne, plutôt discrète, mais pour l’ambiance qui en émane. Ce n’est pas juste un salon de coiffure: c’est un repère, un refuge, un lieu de vie où se croisent barbers, tatoueurs, artistes, graffeurs, hip-hop et street culture.

Et derrière tout ça, il y a Liem. Liem a voyagé, notamment aux États-Unis, où il est tombé amoureux de la culture Cholo, cet univers latino inspiré des gangs de Los Angeles et du Mexique. De retour au Vietnam, il ouvre son premier salon en 2018, le Vietmonster Hood, qui devient vite un aimant pour tous ceux qui cherchent un peu plus qu’une simple coupe de cheveux. Avec le temps, et malgré un regard méfiant de la société. L’endroit s’agrandit en intégrant un studio de tatouage et devient vite une référence de la street culture vietnamienne.

Un clan plus qu’un business

Au Vietnam, la pression sociale est immense. Liem, lui, se fout du regard des autres. Il ouvre ses portes à ceux que la société tend à marginaliser : jeunes en galère, artistes en marge, passionnés de street culture. Ici, on ne parle pas simplement de clients ou d’employés, mais de "Homies" - un terme emprunté au slang américain, désignant bien plus que de simples amis: une communauté soudée, une famille choisie.

Aujourd’hui, une cinquantaine de homies ont trouvé leur place autour de Liem, formant un collectif qui bouscule les codes établis. Tatouages, Harley Davidson, tenues oversize, lowriders et classiques de la West Coast en boucle: leur style détonne dans les rues de Saigon.

Mais ce n’est pas juste une question d’apparence. Derrière, il y a des valeurs fortes: loyauté, solidarité, quête d’identité.

Vietmonster Hood, Saigon Novembre 2023

Après avoir rencontré un bon nombre des membres du gang présents sur place, je discute davantage avec Thao, l'un des plus anciens membres du gang. Son histoire est singulière : parti de rien, il est aujourd’hui un tatoueur de renommée internationale, notamment pour sa maîtrise du freehand, une discipline prisée dans la culture Cholo.

Dans l'univers du tatouage vietnamien, peu d’artistes incarnent aussi bien la persévérance et la passion que Thao. Son parcours, marqué par des défis et des sacrifices, illustre parfaitement la transformation d’une passion en un véritable art de vivre.

Thao, Saigon Novembre 2023

Homies, Saigon
Novembre 2023

C’est à 15 ans que Thao découvre l’univers du tatouage en s’offrant son premier dessin sur la peau. À cette époque, au Vietnam, le tatouage est encore largement perçu de manière négative.

Malgré ces préjugés, il nourrit une fascination croissante pour cet art et rêve secrètement de devenir tatoueur. Mais se former reste une épreuve. L’accès aux formations est limité, et le métier peine à être reconnu. Ses premières tentatives d’apprentissage sont interrompues par des contraintes financières et sociales. Pourtant, il ne lâchera jamais prise.

C’est grâce à un ami et mentor qu’il obtient une nouvelle opportunité d’entrer dans un environnement de formation plus structuré. Déterminé, il consacre deux années entières à perfectionner ses compétences, mettant de côté toute autre activité. À l’issue de cette période, il ouvre son propre salon de tatouage à Saigon. Cependant, être tatoueur ne signifie pas uniquement savoir manier l’aiguille. Il faut aussi se faire un nom.

Pendant trois longues années, Thao peine à attirer des clients. Il persiste, affine son art, et décide de se spécialiser dans le Freehand lettering, une technique inspirée de la culture Chicano. Cette approche unique devient peu à peu sa signature artistique. Sa ténacité finira par payer. Il attire enfin ses premiers clients sérieux et, progressivement, sa réputation s’étend bien au-delà des frontières vietnamiennes. Aujourd’hui, des passionnés du monde entier viennent spécialement pour se faire tatouer par lui.

Pour Thao, un tatouage ne se limite pas à un dessin sur la peau. C’est un marqueur de vie, un souvenir éternel d’une période, d’une émotion ou d’une personne. Lors de nos échanges,il insiste d’ailleurs sur l’importance de la douleur dans le processus: selon lui, cette épreuve physique renforce le lien émotionnel avec l’œuvre et lui confère une dimension encore plus significative.

Loin de se contenter de son succès actuel, Thao nourrit une ambition plus vaste: voyager à travers le monde pour rencontrer les artistes qu’il admire et échanger avec eux. Cette quête d’apprentissage perpétuel et de découverte est au cœur de sa démarche artistique.

Son parcours est un exemple inspirant de détermination et de passion. Peu importe les obstacles, il prouve que l’investissement personnel et l’amour du métier finissent toujours par porter leurs fruits. Aujourd’hui membre actif des Vietnamese Monsters, il continue de repousser les limites de son art, tout en honorant ses racines et son style unique.

Thao et son Lowrider, Saigon
Novembre 2023

Liem, Saigon
Novembre 2023

David, Saigon
Novembre 2023

Vietmonster Hood II, Saigon
Novembre 2023

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